Transplantation rénale: un paradoxe

Transplantation rénale: un paradoxe

Il est à peine 2h30 du matin quand le téléphone sonne: “ Néphrologue de garde? ” Je reconnais la voix du coordinateur de l’Etablissement Français de Greffe (Etablissement Français de Greffe), et ma main atteint automatiquement le stylo et le papier près du lit. Elle se concentre sur les affaires: “ Homme, milieu des années 20, sans antécédents médicaux, groupe A positif, cause de décès &#x02014, accident de la route, rein droit … ” Heureusement, mon stylo est capable de suivre ce flot de mots, même si mon cerveau n’est pas encore complètement réveillé. Elle continue sans reprendre son souffle: “ CMV négatif, EBV positif, Hep C négatif … ” Ce n’est qu’après avoir posé le combiné que je me rends compte: j’ai un rein jeune et en bonne santé, un précieux joyau dans le monde de la transplantation. Je m’habille vite, je me plonge dans la froide nuit de décembre à Besançon (une petite ville de l’est de la France, près de la frontière suisse). Une fois à l’hôpital, je me dépêche de rejoindre mon bureau. L’ordinateur trouve enfin la meilleure correspondance parmi la longue liste de patients en attente d’une greffe de rein: un homme d’âge moyen dont les reins ont perdu la bataille contre la maladie il y a deux ans et qui est depuis hémodialysé à Montard. N’hésitez pas à contacter le néphrologue de garde: c’est l’une des rares fois qu’un médecin apprécie vraiment d’être dérangé au milieu de la nuit. Il m’assure que l’état général du patient n’a pas changé depuis qu’il a été inscrit sur la liste d’attente. Mon prochain appel téléphonique est encore plus satisfaisant: le tremblement dans la voix du patient et les cris presque hystériques de sa femme en arrière-plan confirment ma conviction que c’est l’une des meilleures nouvelles qu’ils aient jamais eues. Mon dernier appel est à la coordonnatrice lui demandant de nous envoyer le rein et les tissus connexes. Maintenant, tout ce que j’ai à faire est d’attendre. Le pr é l è vement (prélèvement d’organes) se fait à Strasbourg, je sais que j’ai quelques heures à attendre. Me penchant en arrière dans ma chaise et prenant une gorgée de café noir, je laisse mes pensées vagabonder, le rein, l’heureux récipiendaire, sa famille, mon collègue de Montb, le résultat d’un croisement, le travail de demain &#x02014 sauf pour un sujet: j’essaie de ne pas penser au jeune homme dont la vie s’est terminée brusquement il y a quelques heures. C’est la pensée qui me hante au milieu de l’excitation qui accompagne chaque greffe. Ce n’est pas la mort elle-même qui me dérange: en tant que médecin, je sais que la vie et la mort sont les deux faces d’une même médaille; si j’en fais partie, je ferai nécessairement face à l’autre. Ce qui me dérange vraiment, c’est que le bonheur du destinataire, ainsi que celui de sa famille, de mes collègues et même de moi-même, est totalement basé sur la sombre réalité de la mort de quelqu’un. Sans ce côté obscur, nous n’aurons peut-être jamais l’occasion de voir le bon côté des choses. Pour moi, la transplantation rénale a toujours représenté non seulement les receveurs, mais aussi toute leur famille, une seconde chance dans une vie normale, mais à quel prix? Celui d’avoir l’être aimé d’une autre famille arraché dans la force de l’âge. Quatre heures plus tard, je me réveille au son de mon pager qui part: “ Le rein est là. ” Ma bouche a un goût amer, et je me demande si c’est le café que j’ai bu ou mes propres pensées sombres. En me levant de la chaise, j’essaie de repousser ces sentiments contradictoires et de me concentrer sur la tâche qui m’attend.